La Chronique Mensuelle de Michel Onfray | N° 69 – Février 2011

LE RÈGNE DES OBSCURES CLARTÉS -

Un normalien agrégé qui fait carrière philosophique dans le journalisme enseigne régulièrement la bonne parole politiquement correcte dans la double page d’un hebdomadaire sous la forme, cette fois-ci, du portrait d’un « philosophe qui tient ensemble les Lumières et l’Islam » : Souleymane Bachir Diagne « philosophe et logicien », « démocrate et rationaliste » – et « musulman ». A la question : qu’est-ce que « la philosophie islamique » ? Il élude et parle de « philosophie en islam ». Dès ce premier contact, on comprend en effet comment on peut être philosophe, logicien, croyant et musulman…

Puis il passe aux questions constitutives de cette philosophie non islamique (mais en islam…) : « le libre arbitre et la prédestination, liées aux interrogations sur la justice de la puissance divine, la relation entre l’essence du Dieu un et la multiplicité de ses attributs, le caractère créé ou incréé de la parole de Dieu »… Qui ne voit là un programme théologique plutôt qu’un programme philosophique ?

Prédestination ? Justice divine ? Essence de Dieu ? Attributs de Dieu ? Parole de Dieu ? Ces questions ne sont pas interrogations des Lumières mais ratiocinations de clergé, cogitations d’écoles coraniques, arguties d’imams. L’ancien normalien élève d’Althusser et de Derrida, jadis professeur à l’université de Dakar, enseigne aujourd’hui « la philosophie islamique » (tiens, tiens, cette chose existe donc tout de même…) à Columbia University. Il aspire à « accorder religion et philosophie » – autrement dit, à marier l’eau et le feu, une perspective plus à même d’éteindre les Lumières que de noyer la foi.

La démonstration ressert l’argumentaire de la Rue d’Ulm, une vulgate ressassée : Averroès serait le grand auteur de la profession de foi rationaliste avec son Traité sur l’accord de la philosophie et de la religion, un ouvrage dont la thèse est bien moins d’accorder la philosophie et la religion que de soumettre la philosophie à la religion, comme chaque fois qu’un croyant philosophe.

En effet, cette thèse dite des « deux vérités », l’une rationnelle, l’autre révélée, aucune ne contredisant l’autre, contrevient au principe de non contradiction qui est le b-a-ba de la méthode philosophique… Le mariage de cette carpe philosophante et de ce lapin croyant produit une chimère dans laquelle le matériel génétique est tout entier religieux pendant que dans un même temps on soigne la seule apparence philosophique.

Dans cette configuration, les jeux de raison servent à dissimuler l’idiosyncrasie du croyant pour qui le besoin de se soumettre au déraisonnable qui calme son angoisse existentielle fait la loi . Notre philosophe musulman précise : « Les choses de la foi doivent être entendues, c’est à dire interprétées, de manière à être en accord avec ce que dit la raison ».

Or chacun sait que la raison peut beaucoup pour justifier l’injustifiable, il suffit d’habiles rhéteurs, de bons dialecticiens, de fins sophistes, de redoutables logiciens, sinon de simples beaux parleurs qui excellent dans le bonneteau idéologique afin de faire prendre les vessies religieuses pour des lanternes philosophiques. Nous vivons un temps de vessies…

Michel Onfray